Le christianisme, dans ses sources humaines, est une religion de type juif — c'est-à-dire de type messianique et prophétique. C'est le peuple juif qui a introduit l'esprit messianique et prophétique dans la conscience religieuse universelle ; cet esprit demeurait entièrement étranger à la culture spirituelle gréco-romaine comme à celle de l'Inde. L'esprit « aryen » n'est ni messianique ni prophétique ; il ignore cette tension juive vers l'histoire, cette attente de l'avènement du Messie dans l'histoire, cette irruption de la méta-histoire dans l'histoire. Il faut reconnaître comme un phénomène hautement significatif que l'antisémitisme germanique se mue en antichristianisme.
Pour nous autres chrétiens, la question juive n'est nullement de savoir si les Juifs sont bons ou mauvais ; elle est de savoir si nous, chrétiens, sommes bons ou mauvais. Force est de constater avec affliction que les chrétiens, sur cette question, se révèlent fort mauvais ; au regard des exigences de la conscience chrétienne, ils se sont ordinairement montrés bien pires que les Juifs.
Les chrétiens antisémites sont d'ordinaire pires que les Juifs car, comme le faisait déjà remarquer Vladimir Soloviev, les Juifs se comportent envers les chrétiens conformément à leurs croyances et à leurs convictions, et ils ne sont pas tenus de se comporter en chrétiens ; les chrétiens, en revanche, se comportent envers les Juifs de manière non chrétienne et trahissent les préceptes de leur foi. Celui qui a l'audace d'affirmer que son antisémitisme a une source chrétienne est tenu de se comporter chrétiennement envers les Juifs, tenu de réaliser son christianisme en acte.
Seul a le droit spirituel à l'antisémitisme chrétien celui qui aimera les Juifs au lieu de les haïr, celui qui résistera à l'esprit juif par la force de son propre esprit chrétien. Tel est le paradoxe de la question juive en tant que question chrétienne.
Il faut distinguer nettement le messianisme chrétien du peuple russe de son nationalisme païen. La formule du nationalisme païen est : « La Russie aux Russes », c'est-à-dire le maximum pour soi, c'est-à-dire la prétention à posséder les biens de ce monde. La formule du messianisme chrétien est : « La Russie pour le monde », c'est-à-dire le service à la cause du salut universel, c'est-à-dire une tâche immensément responsable et grandiose, et non une médiocre prospérité.
L'idée russe est une idée mondiale, et la vocation de la Russie est une vocation mondiale. Ainsi croyaient les génies russes et les saints russes, héros de notre conscience nationale.