Le christianisme et l'antisémitisme
Trois études sur la question juive

Nicolas Berdiaev
Traduit par Andreï Srulikov


« Pour nous chrétiens, la question juive n'est pas de savoir si les Juifs sont bons ou mauvais, mais si nous, chrétiens, sommes bons ou mauvais. »

Entre 1912 et 1938, Nicolas Berdiaev revient à trois reprises sur l'antisémitisme, question qui traverse l'histoire russe et européenne comme une plaie ouverte. Ces textes, publiés en pleine montée des nationalismes et des persécutions, témoignent d'une évolution remarquable : d'une position encore marquée par les préjugés de son temps (1912), Berdiaev parvient à une condamnation sans appel de toute forme d'antisémitisme (1938), notamment racial, qu'il déclare radicalement incompatible avec la foi chrétienne.

À l'heure où resurge partout dans le monde une parole de haine, ces textes retrouvent leur force prophétique. Berdiaev y affirme avec une lucidité implacable que l'antisémitisme constitue avant tout une épreuve pour les chrétiens eux-mêmes, un test de leur fidélité à l'Évangile. Il dénonce la lâcheté des nationalismes religieux et appelle à une conversion intérieure qui seule peut désamorcer la violence.

Ce volume réunit pour la première fois en français les trois textes majeurs de Berdiaev sur la question juive, dont deux qui n'avaient jamais été traduits (1912, 1924).

Le christianisme et l'antisémitisme - Nicolas Berdiaev

Parution : 17/01/2026

82 pages

12,7 x 20,32 cm

ISBN 978-2-38366-066-8

9 €

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Extraits

L'épreuve de la conscience chrétienne (1938)

Le christianisme, dans ses sources humaines, est une religion de type juif — c'est-à-dire de type messianique et prophétique. C'est le peuple juif qui a introduit l'esprit messianique et prophétique dans la conscience religieuse universelle ; cet esprit demeurait entièrement étranger à la culture spirituelle gréco-romaine comme à celle de l'Inde. L'esprit « aryen » n'est ni messianique ni prophétique ; il ignore cette tension juive vers l'histoire, cette attente de l'avènement du Messie dans l'histoire, cette irruption de la méta-histoire dans l'histoire. Il faut reconnaître comme un phénomène hautement significatif que l'antisémitisme germanique se mue en antichristianisme.

Pour nous autres chrétiens, la question juive n'est nullement de savoir si les Juifs sont bons ou mauvais ; elle est de savoir si nous, chrétiens, sommes bons ou mauvais. Force est de constater avec affliction que les chrétiens, sur cette question, se révèlent fort mauvais ; au regard des exigences de la conscience chrétienne, ils se sont ordinairement montrés bien pires que les Juifs.

La question juive comme question chrétienne (1924)

Les chrétiens antisémites sont d'ordinaire pires que les Juifs car, comme le faisait déjà remarquer Vladimir Soloviev, les Juifs se comportent envers les chrétiens conformément à leurs croyances et à leurs convictions, et ils ne sont pas tenus de se comporter en chrétiens ; les chrétiens, en revanche, se comportent envers les Juifs de manière non chrétienne et trahissent les préceptes de leur foi. Celui qui a l'audace d'affirmer que son antisémitisme a une source chrétienne est tenu de se comporter chrétiennement envers les Juifs, tenu de réaliser son christianisme en acte.

Seul a le droit spirituel à l'antisémitisme chrétien celui qui aimera les Juifs au lieu de les haïr, celui qui résistera à l'esprit juif par la force de son propre esprit chrétien. Tel est le paradoxe de la question juive en tant que question chrétienne.

Le messianisme russe contre le nationalisme (1912)

Il faut distinguer nettement le messianisme chrétien du peuple russe de son nationalisme païen. La formule du nationalisme païen est : « La Russie aux Russes », c'est-à-dire le maximum pour soi, c'est-à-dire la prétention à posséder les biens de ce monde. La formule du messianisme chrétien est : « La Russie pour le monde », c'est-à-dire le service à la cause du salut universel, c'est-à-dire une tâche immensément responsable et grandiose, et non une médiocre prospérité.

L'idée russe est une idée mondiale, et la vocation de la Russie est une vocation mondiale. Ainsi croyaient les génies russes et les saints russes, héros de notre conscience nationale.

À propos de l'auteur

Nicolas Berdiaev (1874-1948) est l'un des plus importants philosophes religieux russes du XXe siècle. Né à Kiev dans une famille aristocratique, il s'engage d'abord dans le marxisme avant de connaître une conversion spirituelle qui le mène à développer une philosophie chrétienne personnaliste et existentialiste originale.

Expulsé d'Union soviétique en 1922 avec d'autres intellectuels non-marxistes par le « bateau des philosophes », il s'installe d'abord à Berlin puis définitivement en France où il fonde la revue Путь (La Voie). À Clamart, sa maison devient un centre de rencontre entre intellectuels russes émigrés et penseurs français, notamment Jacques Maritain et Gabriel Marcel.

Sa philosophie, centrée sur la liberté créatrice et la dignité de la personne humaine, refuse tout système totalisant. Pour Berdiaev, la liberté précède l'être et même Dieu ne peut la contraindre. Tout au long de sa carrière, il n'a cessé de se confronter à la « question juive », non comme problème politique ou sociologique, mais comme question fondamentalement religieuse et métaphysique. Ses œuvres majeures incluent Le Sens de la création, De l'esclavage et de la liberté de l'homme et Essai de métaphysique eschatologique.