Études sur Jacob Boehme

Nicolas Berdiaev
Traduit du russe par Andreï Srulikov
Préface de Grégoire Quevreux


Nouvelle édition augmentée


Jacob Boehme est un auteur notoirement rébarbatif. Il s'exprime dans les registres du mythe et de la révélation personnelle. Il forge ses métaphores et ses analogies avec le vocabulaire de l'alchimie, qui nous est devenue incompréhensible. Il puise ses références à la source des Écritures, que nous ne connaissons plus. Il plonge au cœur de l'abîme sans fond pour contempler l'engendrement de Dieu du sein de la Divinité, dans le courroux et la colère.

Cette obscurité et cette étrangeté ne doivent pourtant pas nous décourager de découvrir un auteur décisif dans le développement de la philosophie occidentale. C'est en effet à l'intuition fondamentale de Jacob Boehme, celle de l'Ungrund, que s'est abreuvé l'idéalisme allemand. Sans le cordonnier théosophe de Görlitz, jamais les Fichte, Hegel et Schelling n'auraient pu se libérer des geôles mentales bâties par les Hellènes. Cette pensée paradoxale, chantée plus qu'argumentée, leur a permis de s'arracher à la clarté illusoire de la métaphysique classique.

Cette exploitation des visions de Jacob Boehme par l'idéalisme allemand, Schelling surtout, a introduit la volonté et l'Histoire au cœur de la métaphysique. On sait le rôle décisif de cette inoculation dans les développements de la modernité, de son hubris, de ses égarements, de ses désastres. Mais cette exploitation, sous couvert de dépassement conceptuel et scientifique, n'a-t-elle pas manqué la singularité de Jacob Boehme ? N'a-t-elle pas tenté de résorber une irruption, singulière et irréductible, qui recèle peut-être encore des possibilités inouïes ?

Nicolas Berdiaev, parce qu'il maîtrisait la philosophie d'un point de vue extra-philosophique, celui d'une foi ardente et indomptable, a su saisir et faire comprendre cette singularité. Dans ces Études, Berdiaev nous introduit au cœur de cette Vision en termes clairs, mais du point de vue du Voyant et en empathie spirituelle avec lui. Il nous introduit à l'urgence de méditer Jacob Boehme.

Nouvelle traduction intégrale sur l'original russe (Put', 1929-1930), augmentée de la recension du livre de Koyré, inédite en français, avec toutes les citations de Boehme en allemand données en note et une préface de Grégoire Quevreux.

Études sur Jacob Boehme, nouvelle édition augmentée - Nicolas Berdiaev

Parution : 17/09/2026

128 pages

12,7x20,32 cm

ISBN 978-2-38366-073-6

17 €

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Extraits

La doctrine de l'Ungrund et de la liberté (début)

Im Wasser lebt der Fisch, die Pflanze in der Erden,
Der Vogel in der Luft, die Sonn' am Firmament,
Der Salamander muß im Feu'r erhalten werden,
Und Gottes Herz ist Jakob Böhme's Element.

— ANGELUS SILESIUS
« Le poisson vit dans l'eau, la plante dans la terre, l'oiseau dans l'air, le soleil au firmament ; la salamandre doit être entretenue dans le feu, et le cœur de Dieu est l'élément de Jacob Boehme. » (N.d.T.)

Jacob Boehme doit être reconnu comme le plus grand des gnostiques chrétiens. Le mot gnose, je ne l'emploie pas ici au sens des hérésies des premiers siècles du christianisme, mais au sens d'une connaissance fondée sur une révélation et qui use non de concepts, mais de symboles et de mythes : connaissance contemplative et non savoir discursif. C'est là précisément la philosophie religieuse, ou théosophie.

Ce qui caractérise J. Boehme, c'est une grande simplicité de cœur, une pureté d'âme enfantine. Aussi put-il s'écrier avant de mourir : « Maintenant je m'en vais au Paradis. » Il n'était ni savant, ni homme de livres, ni homme d'école : un simple artisan, un cordonnier. Il appartenait au type des sages du peuple.

L'Ungrund, liberté méonique

La mystérieuse doctrine de l'Ungrund — l'abîme sans fondement, obscur et irrationnel, qui précède l'être — est une tentative de répondre à la question fondamentale entre toutes, celle de la naissance du monde et de la naissance du mal. Toute la doctrine de Boehme sur l'Ungrund est à un tel point entrelacée avec celle de la liberté qu'il est impossible de les séparer : c'est une seule et même doctrine. Et je suis enclin à interpréter l'Ungrund comme la liberté méonique originaire, que Dieu même ne détermine pas.

J'ai toujours pensé que les théodicées défendues par les systèmes dominants de la théologie rationnelle font des rapports de Dieu et du monde une comédie, un jeu de Dieu avec lui-même, et qu'elles reflètent l'antique servitude de l'homme, son accablement et son effroi. C'est une ontologie du péché. Boehme, lui, veut comprendre le mystère de la création du monde comme une tragédie — tragédie non seulement de l'homme, mais de Dieu. Ce qui sauve la théologie rationnelle, cataphatique, c'est seulement qu'à un certain moment elle se change en théologie apophatique et affirme que nous sommes devant un mystère incompréhensible et ineffable, devant lequel nous devons nous incliner.

Ainsi l'Ungrund est un néant, l'œil sans fond de l'éternité, et en même temps une volonté — une volonté sans fondement, sans fond, que rien ne détermine. Mais c'est un néant qui est « une faim vers quelque chose ». En même temps, l'Ungrund est liberté. Dans les ténèbres de l'Ungrund s'allume un feu, et c'est la liberté — liberté méonique, potentielle. Pour Boehme, la liberté s'oppose à la nature, et pourtant la nature est issue de la liberté. La liberté est comme un néant, et pourtant quelque chose en procède.

La liberté de l'Ungrund n'est ni lumière ni ténèbres, ni bien ni mal. La liberté gît dans les ténèbres et a soif de lumière. Et la liberté est cause de la lumière.

La Sophia et l'androgyne (début)

À Boehme appartient la doctrine de la Sophia la plus remarquable, et en substance la première, de l'histoire de la pensée chrétienne. Une intuition entièrement originale lui en a été donnée. La sophiologie de Boehme ne peut s'expliquer par des influences ni par des emprunts. Si, dans l'intuition de l'Ungrund, Boehme voit les ténèbres au fondement de l'être, dans l'intuition de la Sophia, il voit la lumière.

La conception boehmienne de la Sophia a son versant théologique et cosmologique, mais elle est avant tout anthropologique. La Sophia révèle l'image pure, virginale, chaste et intégrale de l'homme. La Sophia est précisément la pureté et la virginité, l'intégrité et la chasteté de l'homme, l'image et la ressemblance de Dieu en l'homme.

Chez Boehme, la doctrine de la Sophia est inséparable de la doctrine de l'androgyne, c'est-à-dire de l'intégrité originelle de l'homme. La sophianité est en substance l'androgynie. L'homme a une nature androgyne, bisexuée, masculine-féminine. À l'homme appartient en propre la Sophia, c'est-à-dire la Vierge. La chute est précisément la perte de sa Sophia-Vierge, envolée au ciel. Sur la terre, en revanche, est apparue la féminité, Ève.

À propos de l'auteur

Nicolas Berdiaev (1874-1948) est l'un des plus importants philosophes religieux russes du XXe siècle. Né à Kiev dans une famille aristocratique, il s'engage d'abord dans le marxisme avant de connaître une conversion spirituelle qui le mène à développer une philosophie chrétienne personnaliste et existentialiste originale.

Expulsé d'Union soviétique en 1922 avec d'autres intellectuels non-marxistes, il s'installe d'abord à Berlin puis définitivement en France où il fonde la revue Put' (La Voie). À Clamart, sa maison devient un centre de rencontre entre intellectuels russes émigrés et penseurs français, notamment Jacques Maritain et Gabriel Marcel.

Sa philosophie, centrée sur la liberté créatrice et la dignité de la personne humaine, refuse tout système totalisant. Pour Berdiaev, la liberté précède l'être et même Dieu ne peut la contraindre. Cette intuition fondamentale, qu'il retrouve chez Jacob Boehme, nourrit sa critique tant du communisme que du capitalisme bourgeois. Ses œuvres majeures incluent Le Sens de la création, De l'esclavage et de la liberté de l'homme et Essai de métaphysique eschatologique.