C'est à son intuition fondamentale, celle de l'Ungrund, que s'est abreuvé l'idéalisme allemand. Sans le cordonnier théosophe de Görlitz, jamais les Fichte, les Hegel, les Schelling n'auraient pu se libérer des geôles mentales bâties par les Hellènes. Cette pensée paradoxale, chantée plus qu'argumentée, leur a permis de s'arracher à la clarté illusoire de la métaphysique classique. Schelling surtout : avec lui, la volonté et l'Histoire entrent au cœur de la métaphysique. On sait le rôle de cette inoculation dans les développements de la modernité, dans son hubris, dans ses désastres. Mais cette exploitation, sous couvert de dépassement conceptuel et scientifique, n'a-t-elle pas manqué la singularité de Jacob Boehme ? N'a-t-elle pas tenté de résorber une irruption irréductible, qui recèle peut-être encore des possibilités inouïes ?
Le Mysterium magnum est le dernier grand livre de Boehme, achevé en 1623, un an avant sa mort. LXXX chapitres pour commenter la Genèse, verset après verset. Toute la doctrine y revient et s'y ordonne : l'Ungrund, les trois principes, les sept formes de la nature, la Vierge Sophia, la Turba. Ailleurs Boehme fulgure ; ici il avance, tenu par le fil du récit biblique. C'est son livre le plus vaste, et celui par lequel on peut entrer.
Depuis trois siècles, deux lectures se partagent Boehme. L'une vient du dehors : elle dégage le concept, établit les filiations, et met en réserve ce qui refuse de s'expliquer. L'autre entre par le dedans : elle suit l'intuition jusqu'où elle va, et tient que rien ici ne se comprend qui n'ait d'abord été éprouvé. L'intelligence d'un côté, l'expérience spirituelle de l'autre. Trois siècles n'ont pas dit laquelle a raison, et nous n'avons pas voulu trancher à la place du lecteur : le dossier philosophique placé en fin de volume donne les deux.
La traduction de Samuel Jankélévitch, seule traduction française intégrale du Mysterium magnum, en un seul volume et à un prix raisonnable.
Boehme pense avec des signes : le sel, le soufre, le mercure ne sont pas chez lui des images commodes, ce sont les premières formes de la nature. Ces sigles ont disparu des réimpressions successives, remplacés par des mots ou purement omis. Ils ont été relevés sur la traduction anglaise de John Sparrow (1654), et rendus au texte français.
Établi sur les rendus propres à Jankélévitch, il donne au lecteur les termes dont dépend la lecture : les trois principes, les sept propriétés, l'Ungrund, le Centrum, la Magia, la Matrix, la Turba, le Verbum Fiat.
Une table analytique des quatre-vingts chapitres, qui rend le volume consultable et non plus seulement lisible.
En fin de volume : Émile Boutroux, Le Philosophe allemand Jacob Boehme (1888), et les études de Nicolas Berdiaev parues dans la revue La Voie.
Une note de l'éditeur sur l'établissement du texte et le parti retenu ouvre le dossier.